Les noms de lieux nous racontent l'histoire

Les noms de nos villages et de nos rivières portent souvent les traces lisibles de l’histoire humaine. Ils viennent en effet pour la plupart de fort loin dans le temps. Ils nous parlent des traits distinctifs des lieux fréquentés par les hommes, des accidents de terrain, des plantes, des animaux et des rivières. Ils forment ainsi une immense bibliothèque à ciel ouvert.

Bien avant d’être retranscris dans les actes administratifs, les noms de lieux ont été transmis oralement de générations en générations. Parfois, on les aperçoit, sous différentes formes, dans des écrits anciens, capitulaires et autres manuscrits parvenus jusqu’à nous, quelquefois déformés par les scribes qui avaient du mal à retranscrire ce qu’ils entendaient. Beaucoup de ces noms ont une origine très ancienne.

 

Pendant longtemps, bien avant les registres paroissiaux, les noms propres n’existaient pas et on se dénommait par son prénom et son origine. « Je suis Jean de Mauchamps », c’est-à-dire « Jean qui habite les mauvais champs ». Voilà comment les manants et les villageois s’identifiaient. Pas de risque de confondre avec un autre Jean, on ne quittait jamais les environs de son village !

 

Un nom n’est jamais le fruit du hasard. Comme le rappelle l’historien Pierre Miquel, « rien n’est plus bavard qu’un nom de lieu ». Il nous parle de la nature, des forêts, du relief, des eaux, ou de l’histoire humaine, ses peurs, ses luttes, ses croyances, ses espoirs …

 

 

Les origines celtiques

 

Les premières origines auxquelles on peut accéder assez facilement remontent à l’époque des Gaules. Peuples de tradition orale, les Gaulois ne nous ont pas laissé beaucoup d’écrits. Le plus souvent, les noms d’origine celtique ont donc été plus ou moins bien retranscrits par les romains conquérants. Mais une chose est sûre, les toponymes gaulois s’inspiraient beaucoup des lieux, du relief, de la végétation, de la faune et de l’eau.

 

C’est ainsi que Dourdan serait construit sur la racine dor-, qui désigne l’eau (que l’on retrouve dans Dordogne par exemple) et –duno, désignant un village perché. Limours, Lemauso en 703, est selon toute vraissemblance formé sur lemo, qui désigne un lieu planté d’ormes, auquel s’ajoute le suffixe –ausus, caractéristique des noms celtiques.

 

L’Orge, mentionnée Urbia au VIe siècle par l’historien Grégoire de Tours, pourrait venir du radical celtique *Or-, mais là, on en ignore la signification. En revanche, on est certain que la Bièvre (rivière qui faisait autrefois partie du Hurepoix) se rapporte au nom gaulois du castor, bebero ou bebros.

 

Chalo-Saint-Mars, Chalou-Moulineux et la Chalouette, en périphérie du Hurepoix, sont probablement tous les trois formés sur la racine celtique *kal- qui désigne un endroit pierreux (signalons toutefois que d’autres hypothèses existent). C’est peut-être aussi le cas de Chaumusson, hameau de Limours.

Le Carnyx, trompette de guerre des gaulois, pourrait avoir la même origine que le nom des Carnutes, tribu gauloise qui a fondé Chartres.

 

Paris vient des Parisii, petit peuple gaulois dont la capitale était Lutèce (Lutecia), nom lui-même construit sur la racine *luco- désignant des marais (Paris s’est construit sur une île marécageuse de la Seine, l’Ile de la cité), transformée en lutum, mot latin désignant la boue. Parisii pourrait provenir du radical par- qui exprime l’idée de « faire », désignant peut-être ainsi des Gaulois particulièrement actifs.

 

Quant à Chartres, son nom vient des Carnutes, peuple gaulois qui régnait sur la Beauce et le Perche, et que certains toponymistes rapprochent du celtique cairn signifiant pierre. Cette pierre pourrait être celle qui servait d’autel aux druides, très présents et fort influents chez les Carnutes. Autre hypothèse formulée par l’historien spécialiste de la Gaule, Camille Jullian, le nom des Carnutes aurait la même origine que le Carnyx, trompette de guerre des gaulois. On sait en effet, d’après les écrits de César, que le peuple de Carnutes avaient une réputation de redoutables guerriers. 

 

Braco, terre humide et fertile, a donné bragium puis Brie et Briis (Briis-sous-Forges). Brogilo, petit bois humide, a donné Breuillet, Breux (pluriel de Breuil) et Bréau. Buxus, le buis, a donné Boissy (sous-Saint-Yon). Enfin, parmi ces noms d’origine celte, citons Rambouillet, Ramboialo, composé d’un nom propre (Ramb) et du suffixe –ialo qui désigne un lieu défriché.

 

 

Des gallo-romains aux germains

 

Egalement d’origine celtique, le suffixe –acos a été latinisé par les gallo-romains en –acum pour donner les noms se terminant en « y », Accolé à un nom propre, il désignait « le lieu qui appartient à … ». C’est là l’origine de Jouy (Breux-Jouy), dont le nom remonterait au nom Gaudius + -acum. Ce suffixe a été productif jusqu’à l’époque franque où il était utilisé par extension avec un nom commun pour désigner « l’endroit où il y a … ».

Déformé en –ay puis –y, il a abouti à près d’un vingtième des noms de lieux habités en France. 

Dans le Hurepoix, on trouve ainsi Janvry, Genveriis vers 1100, Genvery en 1380, Janveriacum en 1473, dont le nom désigne « l’endroit où il y a des genévriers ». La rue principale du village s’appelle d’ailleurs la rue des Genévriers. Il y a aussi Souzy-la-Briche (Celsiaco au IXe siècle, Sousiacum à la fin du XVe siècle), Boissy-le-Sec et Boissy-sous-Saint-Yon (Buxiacum, l’endroit où il y a du buis).

 

En revanche Egly a une origine incertaine. Le village s’appelait Aggliae au XIIe siècle, selon Hippolyte Cocheris (Anciens noms des communes de Seine-et-Oise, 1874, ouvrage mis en ligne par le Corpus Etampois). Ce nom serait issu du latin aeglati, désignant une terre fertile entourée de haies. D’ailleurs les habitants se nomment encore les Aglatiens. Cette origine pourrait aussi remonter à Aggliacum, du nom germanique Agilo. 

La terminaison en ‘‘y’’ a aussi donné plusieurs noms de hameaux. Citons par exemple Denisy (Sainte-Mesme), Roussigny (Limours) ou encore Machery (Vaugrigneuse). Enfin, aux portes du Hurepoix actuel, on trouve Evry (Avriacum en 1196), Lardy (Larziacus en 851), Etrechy (Estorciacum en 1458, Stirpiniacum en 862 formé à partir du bas-latin stirps, les souches, désignant un défrichement), ou encore Massy (Maciacum au IXe siècle), Savigny, Brétigny, Juvisy et autres Nozay, Orsay, Saclay, etc.

 

 

Le nom de Sermaise vient peut-être des Sarmates, tribu germanique qui s’installa ici à la fin de l’époque gallo-romaine.

Avec le latin, les gallo-romains ont laissé d’importantes traces dans les toponymes. On trouve notamment les noms en mons, désignant une colline (mont), qui ont donné par exemple Montlhéry et Saint-Maurice-Montcouronne, mais aussi Montflix (Mont Félix, c’est-à-dire mont heureux), hameau de la commune de Sermaise.

Ce nom de Sermaise vient probablement (même si d'autres hypothèse existent) du nom des Sarmates, peuplade germanique qui colonisa notre pays de façon plutôt pacifique.

Avec l’invasion germanique, les toponymes se transforment encore radicalement. C’est la naissance des noms en –ville, issu du latin villa mais caractéristique de l’époque mérovingienne, désignant une ferme, accolé au nom du propriétaire maître des lieux. C’est là l’origine des Ollainville, Roinville-sous-Dourdan, Angerville, Richarville, Méréville, Guibeville, Avrainville ou Bandeville (hameau de St-Cyr-sous-Dourdan). Ces noms nous indiquent que les propriétaires étaient d’origine germanique. Ollainville, par exemple, désignait la ferme d’un certain Audelen. Moins évident à reconnaîte, Bullion s’appelait Villa Bualone (le domaine de Bodalo) en 615. Si tous ces noms de personnes sont germaniques, on parle déjà la langue romane, première forme du français.

 

Longvilliers (Longum Villare en 1136), « petit domaine rural appartenant à Long ». Rien à voir, donc, avec un « long village ». Méfions-nous des apparences !

Le Moyen Age

 

A l’époque carolingienne, cette façon de nommer les lieux, en particulier les hameaux formés autour d’une grande ferme, persiste encore mais avec le suffixe –villiers, du bas-latin villare, désignant un petit domaine rural. C’est ainsi que naissent les noms d’Angervilliers (Ansger villare en 1185), Boutervilliers (Bauteri villare en 854) ou encore Longvilliers (Longum Villare en 1136).

 

Pratiquement à la même période apparaît un sérieux concurrent au suffixe –ville. C’est le mot -cohors, d’origine latine, désignant des espaces clos de haies (comme l’étaient beaucoup de fermes), qui donnera l’ancien français cort puis cour. C’est là l’origine de Bréthencourt (Saint-Martin-de-Bréthencourt), formé sur Berthildis curia, le domaine appartenant à un certain Berthildis (ou sur Brittan curia). 

 

La féodalité amènera ensuite les noms désignant des fortifications, comme Rochefort(-en-Yvelines), tandis que le christianisme fera naître les nombreux villages portant le nom de saints ou de saintes : Saint-Sulpice-de Favières, Saint-Chéron, Le Val-Saint-Germain, Saint-Martin-de-Bréthencourt, Saint-Yon, Saint-Germain-lès-Arpajon, Saint-Cyr-sous-Dourdan, Saint-Arnoult-en-Yvelines, Sainte-Mesme, Saint-Maurice-Montcouronne … 

 

Cette christianisation des noms date essentiellement du haut Moyen Age. Il s’agissait de transformer un sanctuaire païen en un lieu de culte chrétien en évangélisant les noms de localités. C’est probablement le cas de Saint-Chéron, si l’on veut en donner un exemple. A la fin du XIXe siècle, le Ministère de l’Instruction Publique demanda aux instituteurs et directeurs d’école de rédiger une description de leur commune pour préparer les expositions universelles de 1900. Dans sa monographie communale, l’instituteur du village étudie les origines possibles du nom. Il en conclut que l’hypothèse la plus vraisemblable est la suivante :« A une petite distance de la ville de Chartres, sur un point élevé existait un temple où était adorée une divinité locale du nom de Cheron, que portait aussi le lieu lui-même. Lorsque le christianisme s’est introduit dans la Gaule, le temple fut transformé en église chrétienne, et la divinité en saint. Ce fait est suffisamment indiqué dans la légende du saint et les fouilles faites dans le cimetière de Saint-Chéron-lès-Chartres ».

Il y aura aussi les « celles », petits monastères ou ermitages, qui donneront par exemple La Celle-les-Bordes (La celle près du village des Bordes), nom d’un établissement monastique fondé en 774, ainsi que la Prédecelle (affluent de l’Orge), c’est-à-dire la rivière du « pré de la celle ». A noter que le nom des Bordes désignait au Moyen-Age une cabane en bois, laquelle a laissé sa trace dans ... bordel.

 

Les noms de rue nous en apprennent parfois beaucoup sur l'histoire des lieux.

Des "lieux-dits" qui en disent long

 

Il faut se rappeler que bien avant de remplir les cadastres, les hommes cherchaient d’abord à repérer les lieux, en baptisant de noms évocateurs et utilitaires chaque hameau, chaque parcelle agricole, chaque particularité de terrain. Ce sont les innombrables lieux-dits : la Brosse (lieu envahi de broussailles), le Madre (lieu où l’on soigne des malades), la Muette (déformation de la motte désignant une petite butte), les Granges (ferme dépendant d’une Abbaye), les Hièbles (nom populaire du sureau), la Garancière (lieu où l’on cultive la garance c’est-à-dire le chanvre), et bien d’autres. 

Encore plus évocateurs et proches de nous : le Poirier aux fées, la Fosse aux biches, la Butte aux loups, le Pré des corvées, la Plaine des sueurs, l’Orme des potences, la Mare hideuse, le Buisson pouilleux, la Haie aux dames, le Pré carré, les Sablons, les Clos … Nul besoin de traduire !

 

A l’échelle d’un village, ces indications donnent par exemple Boissy-le-Sec (Buisseium siccum dans un acte du XIIIe siècle), c’est-à-dire « le lieu boisé et qui manque d’eau », ou encore Forges-les-Bains, qui indique l’existence d’eaux à usage thérapeutique.

 

Certains noms ont été remplacés au cours du temps. C’est le cas de Rochefort-en-Yvelines, appelé Ibernie (lieu où l’on s’abritait durant l’hiver) jusqu’au VIIIe siècle. C’est aussi le cas d’Arpajon, d’abord Chastres puis Châtres, témoignant de l’existence d’un ancien camp romain (castrum). En 1720, Louis de Severac, marquis d’Arpajon (village d’Auvergne), achète le marquisat de Châtres et obtint de Philippe d’Orléans le privilège de donner son nom à la commune. Il punit sévèrement tous ceux qui continuent à utiliser le nom de Châtres ...    

 

Les noms "à la lanterne !"

 

A la Révolution, beaucoup de villes et de villages aux noms à consonance religieuse ou faisant référence à la monarchie ou à la noblesse, furent provisoirement rebaptisés. Le 8 juillet 1814, Louis XVIII annule le changement de noms des 3 000 communes françaises rebaptisées.

 

Voici quelques-uns des noms révolutionnaires du Hurepoix :

Sainte-Mesme : Bruyères-les-fontaines

Saint-Arnoult-en-Yvelines : Montagne-sur-Rémarde

Saint-Cyr-sous-Dourdan : Franc-Cyr

Val-Saint-Germain : Val Libre

Saint-Sulpice-de-Favières : Favières-Défanatisé

Saint-Maurice-Montcouronne : Montgraviers

Saint-Yon : La Montagne

Saint-Germain-lès-Arpajon : Germinal-sur-Orge

Saint-Chéron : Roche-les-Pins

La Forêt-le-Roi : La Forêt-Bel-Air

Bruyères-le-Châtel : Bruyères-Libre

Arpajon : Francval

 

 

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Chroniques du Hurepoix (C) Thierry FOUCAULT 2016-2018 - Tous droits réservés