PAYS DE VALLEES, PAYS D'EAU

 

Le Hurepoix se caractérise par un paysage de plateaux secs entrecoupés de vallées humides. Tantôt par son absence, tantôt par ses excès, l'eau a longtemps marqué l'histoire villageoise de notre pays. 

 

A chaque fois qu'il était possible, les hommes cherchèrent à s'installer près de l'eau. Tout simplement parce que l'eau est indispensable à la vie. Les villages se sont ainsi construits le plus souvent là où coulent les sources, à la jonction d'une couche de terrain "réservoir" et d'une couche imperméable. Dans les vallées du Hurepoix, on retrouve souvent cette position à mi-pente; c'est le cas de Dourdan, de Saint-Chéron ou encore de Saint-Martin-de-Bréthencourt. Près de l'eau, et notamment là où se trouvent les sources, mais assez loin de la rivière pour se tenir à l'abri des inondations. Lorsque les conditions hydrogéologiques ne permettaient pas une telle situation, comme sur les plateaux, les mares artificielles créées au départ de thalwegs ont constitué des points d'ancrage; c'est le cas des Granges-le-Roi ou de Corbreuse. D'autres fois, l'habitat s'est concentré au rebord ou en pied de talus (souvent au départ d'une combe), position intermédiaire entre les deux précédentes (par exemple Blancheface ou Bréthencourt). Car le paradoxe de l'eau, c'est d'être tour à tour bienfaisante ou destructrice. Tantôt recherchée, tantôt redoutée, l'eau fut en permanence l'objet de préoccupations.

 

 

La sécheresse des plateaux

 

Les villages des plateaux ont toujours souffert du manque d'eau. L'instituteur Lindet, dans sa monographie de 1899 sur Les Granges-le-Roi, écrivait: " L'alimentation en eau était autrefois à peu près assurée par des mares, des citernes et une petite fontaine qui tarissait souvent l'été. Aussi les cultivateurs étaient-ils obligés, dans les années sèches, d'aller chercher avec des tonnes, à Dourdan, l'eau nécessaire pour abreuver leurs bestiaux " ... jusqu'en 1898 où la commune fit creuser un puits.

Sur ces plateaux, le seul moyen d'avoir de l'eau à disposition était en effet d'aller la chercher dans les profondeurs du sol. Mais la nappe se trouvait à une grande profondeur. Aux Granges-le-Roi, le forage du puits de la place de l'église fut deux fois interrompu en raison d'une profondeur plus importante que prévue; quant au puits de la ruelle des Popineaux, il trouvait l'eau entre 70 et 80 mètres.

En plus de sa rareté, l'eau des plateaux était parfois de mauvaise qualité. Les nappes se trouvaient en effet souillées par les épandages agricoles (fumier, lisier, .. ), surtout à proximité des grandes fermes, dont les activités polluaient les eaux d'infiltration.

Et finalement, l'histoire se répétait: après plusieurs essais infructueux pour s'approvisionner elle-même en eau potable, la commune des Granges-le-Roi devait s'adresser à la ville de Dourdan et son service distributeur pour subvenir à ses besoins, ce qui se traduisit en 1963 par un "contrat de fourniture d'eau en gros", remplacé en 1986 par une convention de vente d'eau au Syndicat des Eaux du Roi regroupant Les Granges-le-Roi et La Forêt-le-Roi.

 

En plus des fontaines, les villages de plateaux contruisaient et entretenaient des mares. Chaque vilage en avait au moins une. Elle servait tout autant à abreuver les animaux des fermes qu'à contituer une réserve d'eau pour lutter contre les incendies. Elle était régulièrement curée et débarrassée de ses herbes envahissantes.   

 

Mare de La Forêt-le-Roi

Des rivières capricieuses

 

Mais la préoccupation pour l'eau n'appartenait pas seulement aux terres de plateaux. Le village de vallée, lui aussi, a été largement confronté au souci de l'eau, dans une autre mesure. Avant la Révolution française, les conditions étaient déjà difficiles: sous l'ancien régime, les rivières non navigables appartenaient aux hauts-justiciers des terres où elles passaient, qui en tiraient de substantiels revenus grâce à leurs usages économiques (moulins, "pesche", ... ). L'eau faisait partie du droit féodal et même là où il était abondant, ce "don du ciel" n'était pas accessible à tous. Mais surtout les crues dévastatrices posaient aux populations riveraines un véritable problème que toute l'ingéniosité humaine avait du mal à résoudre.

 

Ainsi, le 4 juin 1780, un violent orage fait grossir et déborder l'Orge: " A dourdan, tous les bas quartiers sont inondés, quand l'eau se retire, le niveau de la vallée est rehaussé de plus d'un mètre, ce qui fait disparaître à tout jamais les trois etangs" (André GARRIOT, Bulletin de la Société littéraire de Dourdan, n°3, 1981). A Sermaise, le parvis de l'église se retrouve enterré; le sol est monté d'un mètre. C'est pourquoi, aujourd 'hui, ce parvis se trouve en contrebas du sol environnant. Plus proche de nous, en 1975, Sermaise vit son avenue Paul Blot transformée en torrent et couverte d'une épaisse couche de boue. La position de ce village en fond de vallée le rendait particulièrement vulnérable aux caprices de la rivière.

 

Les moulins étaient souvent responsables de ces débordements: en faisant monter la hauteur de l'eau pour leur fonctionnement à l'aide de systèmes de barrages et de vannes, ils rehaussaient le lit de la rivière et augmentaient donc les risques d'inondations des terrains avoisinants qui se trouvaient plus bas.

 

Une croyance locale disait que " la vallée serait inondée si l'on enlevait la pierre qui est dessus de la source de la Rachée " (Le folklore du Hurepoix, Cl. et J. Seignolles). Outre le fait qu'elle fut probablement destinée à protéger la source en question, entre Sermaise et Saint-Chéron, cette légende montre aussi l'importance du problème des inondations.

 

Citons quelques-unes de ces colères "historiques" de l'Orge restées dans les annales: juin 1780, juin 1870, mars 1880, janvier 1910, novembre 1921, juillet 1929, hiver 1939-1940, aout 1952, aout 1973, septembre 1973, juillet 1977; mars 1978, janvier 1988 (pas ou peu d'effet grâce aux bassins de régulation).

 

Les moulins étaient accusés de provoquer des inondations en amont , à cause de leur retenues d'eau
La Prédecelle à Limours

L'Orge n'était pas la seule à sortir régulièrement de son lit. La Prédecelle est une petite rivière plutôt calme et régulière, qui prend naissance à la ferme du même nom à Choisel et rejoint la Rémarde à la frontière entre le Val Saint-Germain et Saint-Maurice-Montcouronne, après être passée à Limours, Forges-les-Bains, Briis-sous-Forges et Vaugrineuse. Mais lors de gros orages, il lui est arrivé de déborder et de créer des inondations, notamment au niveau de Briis-sous-Forges et de Vaugrigneuse.

Encore en juillet 2000, à la suite d'orages exceptionnels, plus d'une centaine d'habitations ont été inondées par débordement du cours d'eau et de ses deux affluents, le Petit Muce et le Ru du Fagot. Au lendemain de ces évènements, Christian Schoettl, président du district rural du canton de Limours, s'interrogeait: " Les pluies ne sont pas exceptionnelles au mois de juillet, mais cette fois les eaux sont montées très rapidement, il faut étudier ce qui a causé cette montée soudaine. Est-ce une urbanisation mal maîtrisée, un incident, le drainage des cultivateurs ?" ( Journal Le Républicain - juillet 2000). Le journal Le Parisien rappelait dans un article du 24 aout 2000 que " les lotissements ont poussé un peu partout, des nouvelles voies ont recouvert la campagne, autant de sols imperméabilisés qui n'absorbent plus l'eau ".

Même en l’absence d’épisode pluvieux exceptionnel (celui de 2000 intervient en moyenne tous les 50 ans), certains secteurs sont régulièrement inondés. Ces débordements sont principalement dus aux capacités hydrauliques limitées de ces cours d'eau et à leur manque d'entretien.

La lutte contre les inondations, du curage aux bassins de retenue

 

Pour lutter contre les inondations, on procédait jadis régulièrement, sur ordre de la préfecture, au curage des cours d'eau, qui abaissait le niveau de la rivière et diminuait ainsi le risque de débordement. Encore fallait-il que cette opération soit réalisée correctement. Le 14 juillet 1839, le conseil municipal de Sermaise déclarait que " le lit de l'Orge traversant Sermaise n'est qu'artificiel vu que jamais le curage n'est fait à fond, ce qui occasionne assez souvent des inondations de la prairie" . Ces opérations donnaient par ailleurs naissance à de nombreux conflits entre riverains, les uns accusant les autres de se soustraire à leurs obligations. Jugés responsables avant tout le monde, mais se défendant d'être les seuls, les meuniers étaient montrés du doigt. En 1844, une ordonnance du roi Louis-Philippe édicta un "Règlement pour la police des eaux de la rivière d'Orge". Il divisa l'Orge en deux parties: une section supérieure, en amont d'Arpajon, et une section inférieure en aval, division qui reste encore d'actualité. Il prévoyait également les règles de curage et d'entretien des berges, et surtout la nomination d'un garde-rivière pour chaque section, rétribué par les propriétaires des moulins et usines.

 

De toute façon, même bien mené, le curage s'avérait souvent insuffisant. Il fallait trouver d'autres solutions ... Dans l'attente, les plaintes des riverains se multipliaient, les demandes de travaux se renouvelaient, les financements se faisaient attendre, ... et les crues se répétaient.

Ce n'est qu'au cours des années 1950 que de véritables projets d'aménagements prendront naissance pour atténuer les effets des colères de l'Orge. Le 23 octobre 1953, par exemple, il fut prévu de dévier la rivière à Dourdan (ce qui aurait permis d'ailleurs de l'éloigner d'un dépôt d'ordures source de pollutions). Mais il fallut attendre la fin des années 1970 pour que les crues soient réellement maîtrisées avec les premiers bassins de retenue. Certains sont constamment en eau, dont le niveau dépend des débits de la rivière. D'autres ne se remplissent qu'en cas de crues, à l'aide de vannes automatiques.  

 

Le plus grand ouvrage de rétention des crues est le bassin de Trévoix, sur la commune de Bruyères-le-Châtel, aménagé à l'emplacement d'anciennes carrières de sable et de graviers dans les années 70. Avec une contenance de 1,2 million de m³, il est devenu en 1980 le plus important bassin de rétention de l’Orge, géré par le Syndicat de l’Orge. Il permet de réguler les cours de l’Orge et de la Rémarde, protégeant les communes en aval des inondations. Avec 47 hectares, c'est aussi un site d'une remarquable richesse écologique, où l'on dénombre pas moins de 88 espèces d’oiseaux différentes comme le grèbe castagneux ou le martin pêcheur, espèces menacées et fragiles.

 

Bassin de retenue de Trévoix, à Bruyères-le-Châtel, le plus grand ouvrage du bassin de l'Orge

 

 

L'eau et l'hygiène

 

Les rivières avaient beau déborder de temps à autre, l'approvisionnement en eau restait un problème. A Dourdan, les registres des délibérations des conseils municipaux font état de nombreuses doléances relatives à la fourniture en eau. Malgré les apparences, ce village manquait d'eau: les fontaines étaient relativement nombreuses mais, selon les chroniqueurs de l'époque, encore insuffisantes. Joseph Guyot écrivait à propos de l'ancienne fontaine Saint-Germain: " C'est une bonne source qui ne tarit jamais et l'eau est rare à Dourdan ". Les habitants proches de ces fontaines étaient favorisés; les autres devaient aller et venir pour leur approvisionnement.

 

A la fin du XIXe siècle, l'hygiène devint une préoccupation majeure dans notre pays. Paradoxalement, ce courant hygiéniste ne fut pas favorable aux cours d'eau. De qualité médiocre, l'eau de rivière fut peu à peu abandonnée sous l'influence des médecins­ savants, relayés par les ingénieurs. Les eaux superficielles, jugées dangereuses, étaient montrées du doigt, les étangs asséchés, les marais comblés. L'Orge se transforma progressivement en simple exutoire pour les eaux usées et les eaux pluviales des villages de la vallée, aggravant encore sa triste image. En 1938, on étudia un projet d'égout qui emmènerait directement les eaux usées de Dourdan à la rivière.

Durant cette période, l'homme s'évertuait à s'affranchir de la présence de ces voies d'eau devenues indésirables. En les enfermant dans des canalisations souterraines, il les soustrayait au moins de sa vue.

 

A côté de cette évolution essentiellement urbaine, les habitudes restaient néanmoins difficiles à bouleverser. En milieu rural, le puits voisinait souvent avec le tas de fumier, et il n'y avait là rien de choquant pour le paysan habitué à utiliser les excréments pour leurs effets bénéfiques sur les cultures. Ainsi, peu à peu, la qualité des eaux souterraines se détériorait ... ce qui allait conduire également à l'abandon des puits et des fontaines.

 

Puits à Dourdan, rue de Chateaudun

La rivière nourricière

 

On ne compte plus le nombre de villages de pêcheurs qui ont donné naissance à nos villes d'aujourd'hui. Notre région n'y échappe pas. Selon Joseph Guyot, Dourdan aurait été construit sur l'emplacement d'un village de pêcheurs celtes, d'où se serait façonné un site nouveau à partir des clairières ouvertes au voisinage.

Parlant des Gaulois qui habitaient la vallée de la Renarde, Simone Rivière écrit (Simone RIVIERE, La Vallée de la Renarde,): " Ils trouvent sur place le poisson indispensable, qu'ils conservent dans des viviers. " Ces viviers étaient des trous creusés dans un sol marécageux et remplis d'eau. On les appelait aussi fosses à poissons.

 

La viande étant autrefois réservée à certains privilégiés, le poisson, abondant dans cette région de rivières et d'étangs, constituait une part importante des apports en protéines. Sous Louis XIII, la halle de Dourdan comptait " huit estaux de poissonnerie ". D'ailleurs, la ferveur religieuse imposait de manger du poisson tous les vendredis et certains jours maigres, autrefois nombreux. 

A une époque où les transports réfrigérés et rapides n'existaient pas, ce poisson, sauvage ou élevé, provenait bien des cours d'eau et des étangs des environs. Carpes, perches, gardons, brochets, anguilles ... il n'y avait que l'embarras du choix.

Les rivières ne fournissaient pas l'essentiel; les étangs, que favorisait un sol argileux imperméable, comme l'Etang du Roy à Dourdan, étaient les plus poissonneux.

Et puis il y avait aussi les écrevisses, particulièrement nombreuses dans les cours d'eau de cette époque. Elles étaient très recherchées pour la finesse de leur chair.

Nos ancêtres raffolaient aussi des grenouilles, tant et si bien que cette habitude finit pas caractériser le français aux yeux des étrangers.    

 

De ces "estangs", il ne reste aujourd'hui que peu de traces. La toponymie nous les rappelle parfois: l'étang-de-la-Muette ou l'étang-de-la-Gaudrée n'existent plus mais leurs noms sont inscrits sur les cartes. Il s'agissait en fait de petites étendues d'eau plus ou moins poissonneuses sans aucune autre valeur économique. On les trouvait surtout aux alentours de Sainte-Mesme et Dourdan. Ceux situés sur le lieu-dit "les Fontaines-bouillantes" existent encore, probablement plus petits que jadis car ceinturés de digues. A Saint-Chéron, Richard Vian parlait d'un Etang-Gâte, qui n'existe plus, sur le parcours d'un ruisseau venant de la Plaine­-des-Sueurs (lieu-dit "les Ruisseaux"). A Dourdan, Joseph Guyot nous a laissé une description de quelques étangs datant du XVIe siècle: en 1597, un état des lieux cite en effet le "Grand-Estang" (à l'ouest de la ville, près du petit Huis) comme "vuide d'eau tant qu'à présent et à prairie", "l'Estang de-la-Muette" (sur le chemin des Granges-le-Roi) comme n'ayant "plus qu'une simple chaussée" et l"'Estang-de­-Gauldrée" "a vuide et de nulle valeur".

 

Beaucoup de ces étangs furent asséchés par l'homme quand ils ne l'étaient pas naturellement. Convertis en prés, leur étendue reprenait de la valeur. D'ailleurs, on attribuait aux brouillards qui s'en élevaient des "fièvres et des maladies", prétexte sans doute pour les supprimer ...

L'Etang-du-Roy, à Dourdan, près du quartier du Potelet, mérite que l'on s'y attarde un peu. C'était le plus étendu (14 arpents contre 3 ou 4 pour les autres): il fut ainsi nommé Grand-Etang. Sur ses berges ont été découverts des fragments de poteries gallo-romaines, preuves d'une ancienne fabrication de poteries qui a laissé son nom au lieu-dit, puis au quartier, le Potelet. Probablement très poissonneux, il fut pourtant, à cause du "brouillard qui rendait l'air malsain", asséché et converti en prés, et ceci probablement avant l'état des lieux de 1597 évoqué plus haut. Entre 1720 et 1790 existait sur son emplacement une "pépinière du Roi" qui lui fit prendre le nom d' "Etang-du-Roi", composée de 1700 ormes, de noyers, de tilleuls et d'amandiers.

Au cours de l'inondation du 4 juin 1780, le niveau de ces prés fut exhaussé de plus d'un mètre d'alluvions, ce qui mit définitivement fin à l'existence de l'ancien étang. Converti en prés de pâturage pour de nombreuses années, il a pourtant presque retrouvé de nos jours, quand la pluie tombe à flot, un caractère plus proche de son origine: En 1983, dans le cadre du programme régional d'aménagement de la vallée de l'Orge, il fut transformé en bassin inondable, circonscrit par des digues ponctuées de vannes de déversement. D'une capacité de 50 000 m3, il est destiné à assurer une rétention des eaux de l'Orge en cas de gros orage ou de pluie persistante.

En février 1988, les pluies importantes le remplirent jusqu'au sommet des digues, nous laissant imaginer ce que devait être l'ancien Grand-Etang.

 

 

Bassin d'écrêtement des crues en amont à Dourdan, à l'emplacement de l'ancien "grand étang du roi".
Le bassin de l'Orge
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